LA ZAOUIA DE TAMEGROUT

Parmi les Confréries religieuses qui se réclament d’Abdesselam
Ben Mchich par son disciple l’Iman Ech Chadouli, celle des
Naciria est l’une des plus importantes, non seulement par Je
nombre, mais encore par la qualité d; ses adeptes. C’est à elle, en
effet, que les musulmans éclairés et les plus attachés à la stricte
observation de la Sounna s’affilient le plus volontiers.
La ZJOuia mère de l’ordre se trouve à Tamegrout. L’explorateur
de Foucauld la signalait en 1884 comme « une des -cinq
zaouias dont l’influence poliiique aussi bien que religieuse s’étend
au loin et peut acquérir par les circonstances une influence
énorme». Et le même voyageur délimite l’aire de cette influence…
« Le pouvoir de Sidi Ben Nacer est immense dans toute la vallée
de l ‘ O u e d Drâa, dans celle du Sous, dans celle des Ouads Dàdes
et Idernis; il s’étend jusqu’à Tatta et Agadir Irir à l’Ouest, j u s.
qu’à moitié chemin du Tafilelt à l’Est. Cette zone qui comprend
une grande partie de la tribu des Berâber, presque tout le groupe
des Ait Atta, est entièrement à sa dévotion; on vient en pèlerinage
à Tamegrout de bien plus loin encore, de Mogador, du
Sahelet du Tafilelt et le nom de Sidi Mohammed Ou Bou Bekr est
connu et vénéré dans tout le Maroc. Le Sultan marque en toute
occasion le p’us grand respect pour ce saint ( 1 ) . »
Malgré son importance, cette zaouia était encore mal connue.
Les renseignements fournis dans Depdnt et Coppolani (2) sont
vagues et peu nombreux. Il était difficile, en effet, il y a peu
d’années encore, d’avoir recours au sources orales et les sources
écrites, abondantes et de premier ordre pour ce qui concerne la
biographie des premiers cheikhs de la zaouia, étaient inconnues,
exception faite toutefois du Nachr El Matani et de la Safoua.
Ces sources ont été révélées et dépouillées en partie par un
1. De Foucault, Rsconnuissanus au Maroc, p. 293.
2. Oepont et Coppolani, Les Confréries religieuses musulmanes, p. 467.
ARCH. BBRB. 1918. — FASC. i 18
âlem saletin, Ahmed Ben Khaled, Es Slaoui En Naciri, mort il y
a une quinzaine d’années, qui, dans son Kitâb El Istiqsa; avait déjà
rendu un service analogue pour l’histoire générale du Maroc. Dans
un ouvrage intitulé Tal’at oui Mochtari ftu-Nasab il Djafari^i),
l’auteur de l’Isliqsa cherchant à établir par où son ascendance se
raccorde à celle du Cheikh fondateur de la zaouia de Tamegrout,
a fait des recherches généalogiques d’un intérêt beaucoup plus
général que l’objet même qu’elles avaient en vue. Il est vraisemblable
que tous les ouvrages cités dans le Tal’at Oui Mochtari se
trouvent en manuscrits originaux ou du moins en copies soigneusement
revisées, dans la bibliothèque de Tamegrout qui a la réputation
d’être une des plus riches du Maroc; on y trouverait sûre.-
ment cet exemplaire de Ylhia Ouloum id Din d’Elghazzâli sur les
marges duquel le Cheikh M’hammed Ben Nacer tenait une-sorte
de livre de raison, mentionnant les événements importants de sa
vie ( 2 ).
O R I G I N E S DE LA ZAOUIA DE T A M E G R O U T .
Avant que le Cheikh Mhammed Ibn Nacer lui donnât l’importance
qu’elle conserve encore aujourd’hui, la Zaouia de Tame-
1. Dsnx volumes lithographies à Fez vers 1309.
2. Les ouvrages les plus souvent mentionnés dans la Tal’at sont : la Safoua
d’EL lfreni et le Nachr Oui Matsani. Ce dernier ouvrage traduit (Archives
Marocaines, t. XXIV), de Mohammed Ben Et Taiieb el Qjdiri, la Fibrisa du
Cheikh Sidi Hosein Ibn Nàcer, Cheikh de la Zaouia d’Ighlan et frère germain
du Cheikh Mhammed Ibn Nàcer document de premier ordre peur l’histoire
des débuts de la Zaouia. Les deux Ribla du Cheikh Ahmed le Khalifa, 2«
Cheikh Nâciride Tamegrout, Ad Dorar oui Morassa’a de Mohammed El Mekki
Ben Mousa biographie du 3′ Cheikh Naciri Sidi Mousa, la Nozjia d’Ahmed
Ben Abdelkader Et Tasattaouti, Ylndrat oui Basait fi Mandqib il qotb ben Ndcir
oua Hifbib il Aimmat il Houdai il Akabir d’Ahmed Ben Mohamed El
Hachiouki. Les Mohddardt du chikh Eliousi ; les Mabdhit oui Anouar de Abou
l’Abbis Ahmed Ya’qoub El Oudlâlli ; la Fibrisa d’Abou Salem El Aîachi; la
Fihrisa du qadi Aboulqasim’ El Omalri ; les Adjouiba de Mohammed Ben
Abilqasim Es Sinhadji ; Ar Raoud oui Faib fi Mandqib ich Chikh Sidi Silib
d’Abou Ali Al ‘Amdâui ; Ad Dabab oui Jbri^ fi Ma>:aqib ich Chikh Sidi Abdel
Azix D’Abou Ali el « Amdâni ; la Hidaïa Malik il Asr Ha Maouarid SaiJ in
Nasr, d’Abou Ahl Hossein Ben Charahbil ; les, Mazdid de Mohammed Ben
Abdesselam En Naciri ; la Raoudat d’Abou Er Fabi Solaïman Ben Mohammed
»1 Haououât (biographie de Yousef Ben Mohammed Ei Kebir Ibn Nacer
6’cheikn de la Zaouia) ; La Tali’at oud Da’at de Mohammed El Mekki Ben
Mousa frère de Dja’far 7* cheikh de Tamegrout ; la Fibrisa d’Idris El
Mandjera el Fasi.
grout jouissait déjà d’une influence considérable dans la région ( i ) .
En 983 de l’hégire ( 1 5 7 5 – 1 5 7 6 J. C . ) un certain Sidi Abou Hafs
Amr Ben Ahmed El Ansari de la famille des marabouts de la
zaouia, appelée zaduia de Siid En Nâs dans le Draa, vint s’établir
à Tamegrout. Cette sorte d’essaimage est extrêmement fréquent
dans l’histoire des zaouias. Les causes en sont diverses : conflit
entre membres d’une même famille maraboutique, multiplication
excessive des membres de cette famille et de leur clientèle que les
ressources de la zaouia mère ne suffisent plus à faire vivre, ambition
d’un membre de la famille qui se sent à même d’exploiter à
son profit particulier une baraka personnelle ; mais l’eflet en est
toujours le même, la coranisation. de proche en proche des
régions non encore gagnées ou encore imparfaitement gagnées à
l’Islam.
Descendant d’une lignée de marabouts, Abou Hafs, ‘Amr ben
Ahmed El Ansari savait comment on tire parti d’une baraka ;
aussi fut-il immédiatement révéré comme un saint d’importance.
Une de ses filles, la pieuse Mimouna qui atteignit elle-même un
haut degré de sainteté, donna le jour à Sidi Ahmed ben Ibrabim
El Ansari, prédécesseur immédiat du Cheikh Mhammed En
Nâciri.
Mais, par un circuit assez singulier, la baraka de l’aïeul ne
passa pas directement aupetit-fils. Elle fut dérivée par Sidi A b d a l lah
Ben Hosein El Qpbab appelé Erraqi, d’Erraqa, ville des bords
de l’Euphrate dontses ancêtres étaient originaires. Ce personnage,
né et élevé dans la Zaouia de Sud Ennas était venu enseigner les
sciences coraniques à la Zaouia.de Tamegrout. Initié au soufisme
par Ahmed Ben Ali El Hadj Ed Draai qui lui avait conféré
l’ouerd d’El Ghazi par les appuis duquel il remontait jusqu’au
Cheikh Ahmed Ben Yousef Ei Miliani, Sidi Abdallah s’était
révélé comme détenteur d’une baraka supérieure et était devenu
le Chef spirituel de la zaouia de Tamegrout. Il passait pour être
supérieur en sainteté à El Ghazi lui-même, au point que ce
dernier, dans son tombeau de SidjUmasa, en aurait conçu de la
jalousie. Au reste, Sidi Abdallah n’était que le maître spirituel
à Tamegrout. Tout le temporel était administré par la fille du
i. La zaouia de Ta.iiegrout a été visitée eu février 1905 par M. Je Segoazac
qui en a donné une description accompagnée de photographies dans sou
ouvrage: Au coeur de l’Atlas (Paris, Larose. 1910), pp. S9 à 98.
fondateur de la Zaouia, la vertueuse Mimouna qui faisait rentrer
les revenus des fondations pieuses, les répartissait entre les
tolba, les pèlerins venus en visite aux tombeaux des Saints, les
hôtes de passage et les voyageurs. De même, Sidi Abdallah
communiquait l’ouerd et exhortait les faqirs par le canal de Sidi
Ahmed Ben Ibrahim, fils de Mimouna. La baraka de Sidi
Abdallah avait la vertu particulière de faire obtenir une postérité
mâle aux maris dont les femmes étaient stériles ou ne leur donnaient
que des filles, ou dont les enfants mouraient eu bas âge.
Ce saint mourut en Djoumada 1045 (Novembre 1635) au retour
d’un pèlerinage tait au tombeau de Sidi Mohammed El Ghazi.
Par cette mort, le spirituel et le temporel se trouvèrent réunis
dans les mains de Sidi .Abmed ben Ibrahim, petit-fils, du fondateur
de la Zaouia. Déjà du vivant de son prédécesseur, il avait délégation
pour communiquer l’ouerd et le dikr.
Né en 1001, ‘ i l avait alors environ 44 cns. Il prit femme, ce
qu’il n’avait jamais voulu faire du vivant de son Maître pour ne
pas être détourné du soin de le servir par les obligations de la vie
conjugale. Cette femme, Hafsa bent Abdallah el Ansaria, devenue
veuve, épousa le Cheikh M’hammed ben Nacer auquel elle
donna un fils, Ahmed dit Ahmed, le Khalifa, qui fut le deuxième
chikh Naciri de Tamegrout.
La vie de Sidi Ahmed ben Ibr. him était consacrée aux
exercices de la piété la plus ardente. Il manifestait un complet
détachement des satisfactions matérielles de la vie. Il faut reconnaître
que la pauvreté de la zaouia rendait moins difficile la
pratique de sévères mortifications.
Il dormait à peine, jeûnait un jour sur deux, se sustentait avec
17 dattes etavec un peu de farinede lentille délayée dans de l’eau :
ce dernier mets était son ordinaire invariable parce qu’un hadith
(propos recueilli de la bouche de Mahomet) rapporte qu’un
prophète s’étant plaint à Dieu de la dureté de coeur des gens de
sa nation, reçut du Très Haut l’inspiration de leur ordonner de
se nourrir de lentilles. Et, en effet, leurs âmes devinrent moins
farouches. Les meilleurs traditionnistes sont d’avis que l’authenticité
de ce hadith n’est pas des plus certaines; ce saint se serait
donc astreint sans utilité à cet ordinaire monotone mais, du moins,
manifestr.it-il par là un grand souci de perfectionnement moral.
Il entrait chez ses femmes le dimanche soir et le mercredi
soir et il ne restait auprès d’elles qu’un instant. Si grand était
son élcignement pour tout ce qui avait l’apparence du luxe que
sa femme Hafsa s’empressait quand elle avait le sentiment que
son mari allait réclamer ses droits, d’enlever l’izâr, bien modeste
pourtant, donné par son mari le jour de ses noces et que, sur les
instances de sa belle-mère, elle revêtait aux grands jours de
fête.
Héritier de la baraka ancestrale renforcée par le contact avec
un saint de l’envergure de Sidi Abdallah ben Hoseïn et par ses
propres pratiques de piété, il n’est pas étonnant que Sidi Ahmed
ben Ibrahim ait accompli de nombreux miracles. C’est pendant
sa direction spirituelle que s’affirme le rôle traditionnel de la
zaouia de Tamegrout ; la protection des voyageurs dans ces
régions pauvres et infestées de pillards. Lui et son prédécesseur
faisaient également servir leur influence morale à protéger les
populations de leur entourage contre lts vols et les abus
particulièrement fréquents de la part des Puissants dans cette
époque de troubles civils. Les deux Saints refusaient, par manière
de protestation, d’accepter les présents des spoliateurs et des
hommes de rapine. Cette noble attitude coûta la vie à Sidi Ahmed
qui fut assassiné (Djoumada iu 1052 — Août 1642) par un
notable du Drâa, jaloux de la supériorité du Saint et du prestige
que lui valait la construction de la grande mosquée de Tamegrout.
En vertu desesdispositionstestamentaires, la Zaouia de Tamegrout
devait passer à un fqih, son disciple, qui depuis plusieurs années
y enseignait les sciences coraniques et la jurisprudence, le cheikh
Sidi M’hammed ben Nacer.
LE CHEIKH SICI M’HAMMED BEN NACER
Le cheikh Sidi M’Hammed ben Nacer — le nouveau Cheikh
— était né a la Casbah d l g h l a n un Vendredi du mois de Ramadan
de l’année 1015 (1603 J. C.) jour et mois de bonne augure
pour un musulman. Il appartenait à une famille qui prétendait
descendre deDjà’far, frère d’Ali et f i l s d’Abou T â l e b . Ces Oulad
Djafar venus au Maroc au ve siècle de l’hégire 3vec les Benou
Hilal et les Soleïm s’étaient fixés dans le Drâa.
Mohamed ben Ahmed, père de M’hammed, possédait à
I^hlan quelques palmiers et dirigeait unezacuï’j des plus modeste,
dotée de maigres habous. Il avait, ainsi que sa femme, reçu le
dikr des marabouts de Tirnadanna.
— 264 —
Il reçut plus tard l’ouerd de Sidi Abdallah ben Hosein en
même temps que sa femme et son fils ; et mourut en odeur -de
sainteté à Tamegrout en 1052.
Mhammed ben Mohamed grandit sous les yeux de son père à
Ighlan et reçut de lui les premières leçons. Tout en se livrant à
l’étude, il gérait, jeune encore, les propriétés de sa famille, exécutant
les travaux de culture pendant les absences fréquentes et
quelquefois prolongées que faisait son père, sans doute pour des
visites pieuses à des saints divers, combinées avec quelques
opérations commerciales.
Après quelques voyages faits dans un but d’instruction-;
Mhammed exerça la-profession de mochârèt (maître d’école) à
El Djorfa, village de l’oued « Dâdès. Rentré à la Kasbah d’Ighlan,
il enseigna dans la zaouia paternelle. Bientôt il fut choisi comme
Imam d’abord et ensuite comme Khatib à la mosquée principale
ou il fut également chargé d’un enseignement. 11 avait alors
26 ans et commençait à jouir, dans la région, d’une certaine réputation
de savant qui, imposant quelque respect aux agents du
Makhzen, les amena à modérer leurs exactions dont la zaouia
d’Ighlan avait à souffrir comme leurs autres administrés. Ce fut
vers cette époque qu’il épousa sa cousine Meriem Tahniner.
Il enseignait depuis un an dans la mosquée principale d’Ighlan
lorsqu’il se seniit attiré vers le Soufisme. 11 chercha pendant
longtemps, sans le trouver, un guide spirituel qui pût le conduire
dans les voies qui mènent à la connaissance de Dieu. Enfin, uo
de ses alliés lui signala les deux saints hommes de Dieu, Sidi
Abdallah ben Hoseïn et Sid Amed Ben Brahim qui vivaient à la
zaouia de Tamegrout.
Une première visite à la zaouia convainquit immédiatement
l’aspirant mystique que ces deux hommes, stricts observateurs de
la Sounna et qui réglaient tous les actes de leur vie sur les faits et
sur les dits du Prophète, étaient bien en effet les meilleurs guides
qu’il pût trouver. Ses visites se multiplièrent jusqu’à ce qu’enfin il
reçut l’offre, acceptée avec empressement, de quitter la zaouia
d’Ighlan pour celle de Tamegrout. Il fallut user de ruse pour
triompher de la résistance du père de M’hammed. Protégé par le
respect qu’inspirait son fils aux fonctionnaires du Makhzen, il
ne se voyait pas sans regret privé de cette protection et le fils,
bien qu’arrivé à l’âge d’homme depuis plusieurs années, n’osait
se passer du consentement paternel.
— 26$ —
Ce consentement obtenu, M’hammed ben Mohammed Ibn
Nacer, vint se fixer dans la zaouia. Il s’y consacra au service des
deux cheikhs successivement et à l’enseignement; grâce à sa
science et à sçs efforts, Tamegrout acquit dans le Drâa, le S o u s
et le Tafilelt, la réputation d’un véritable foyer de lumières.
T e l l e fut l’existence de M’hammed jusqu’au moment où la mort
de Sidi Ahmed ben Ibrahim fit tomber en carence la direction
de la zaouia.
Bien que, désigné par la volonté expresse du défunt, M’hammed
se heurta à l’opposition de tout un groupe des membres de la
zaouia appartenant à la famille du fondateur et qui voyait avec
peine cet étranger devenir le maître dans leur maison.
Renonçant à u n e ‘ l u t t e où il ne pouvait que risquer de
compromettre sa dignité, M’hammed prit le parti de retourner
à sa zaouia d’Ighlan dont la mort de son père venait de le rendre
maître. Il emmenait avec lui la veuve de Sidi Ahmed et ses filles
dont la tutelle lui avait été confiée par les dernières dispositions
du défunt.
Rentré dans sa zaouia, il continua à y enseigner les Tolba. Il
ne semble pas que ni Sidi Abdallah ni Sidi Amed ben Ibrahim
l’aient, avant leur mort, investi de la mission de conférer l’ouerd
des Chadoulia Ghazia. Aussi se refusait-il à le communiquer malgré
les demandes incessantes qui lui en étaient faites. Mais a côté
de sonceuvre d’enseignementreligieux et de coranisation, il poursuivait
énergiquement la mission qu’il s’était donnée « d’ordonner
le bien et de défendre le mal » protégeant les populations contre
les fonctionnaires exacieurs et les magistrats prévaricateurs’.
Il se trouvait à Ighlan depuis deux ans lorqu’il fut atteint d’une
maladie douloureuse qui lui rendit la station droite radicalement
impossible et qu’il en vint même à ne pouvoir satisfaire ses
besoins naturels que porté sur le dos d’une de ses femmes. Mais
un jour on le vit descendre seul, et sans effort, de l’étage supérieur
de la maison. Son maître défunt, Sidi Abdallah lui était apparu
pendant son sommeil, l’avait fait prier avec lui, l’avait exhorté
et lui avait donné mission de conférer le dikr, quelque peu
modifié, que lui-même conférait de son vivant. A son réveil,
M’hammed se trouva complètement guéri.
i. On trouve dans le Ta’lal oui Mochtari, 5 i, p. 144, le texte de la correspondance
qu’échangea le cheikh d’Ighlan avec un de ces cadis prévaricateurs.
Investi du pouvoir de communiquer le dikr, le chei1 . h quitta à
la suite, sans doute, de négociations dont le détail ne nous est pas
connu, la zaouia d’Ighlan pour rentrer (105 5 – 1 6 4 5 } . C . ) , a v e c la
veuve et les filles de Sidi Ahmed à la zaouia de Tamegrcut dont la
mort même ne devait plus le chasser puisqu’il y dort encore du
sommeil éternel. Au bout d’une année, il consolida.sa situation en
épousant Hafsa El Ansaria, la veuve de Sidi Ahmed qui dut apparaître
lui-même en songe en compagnie de Sidi Abdallah à sa vertueuse
ex-épouse pour triompher de sa fidélité posthume et la
contraindre à épouser Mhammed. Elle demeura chargée, sa vie
durant, de l’administration du temporel de la zaouia.
Pendant les 30 années qui lui restent à vivre, tout entier à
son oeuvre d’enseignement de coranisation, de défense du faible
opprimé contre le puissant oppresseur, le cheikh M’hammed va
acquérir ce prestige et cette influence qui ont passé presque
intacts à ses successeurs. En un temps relativement court, la
zaouia de Tamegrout respectée, mais pauvre, va devenir riche
et presque opulente, grâce aux dons des disciples et serviteurs
religieux du cheikh, dont le nombre ne cessait de croître.
C’est, au demeurant, une grande et noble figure que ceHe du
cheikh M’hammed, tel que nous le représentent ses disciples et
ses biographes. Son désintéressement était complet; tout ce qu’il
possédait, il le constituait en habous au profit de la zaouia. Son
savoir immense, sa gravité souriante, sa bonté profonde, lui conquéraient
tous les coeurs. Sidi El Mo’ta ben Abdelkhâliq ‘ lui
écrivit un jour pour lui demander de lui procurer un linceul conforme
aux prescriptions de la Sounna et qu’il destinerait à envelopper
sa dépouille. M hammed lui envoya la pièce de toile qui
avait été son vêtement d’Ihram pendant son pèlerinage, en lui
écrivant : « Je me le réservais, mais je vous l’abandonne par préférence
à moi-même ».
Sa modestie était réelle et profonde; loin de chercher à passer
pour un thaumaturge, il se défendait de posséder aucun pouvoir
miraculeux. A quelqu’un qui lui demandait de faire sous ses yeux
des miracles que les Saints font devant leurs disciples il répondit :
« Je ne suis point parvenu au rang des Saints pour que je pense à
manifester par mon action ce que les Saints m.inifestent à leurs
disciples par la leur. I* arrive simplement que les gens conçoivent
1. Enterré à Marrakech,
— 267 —
de moi use opinion favorable et Dieu les traite conformément à
leurs sentiments intimes. A*tache-toi don: à suivre la tradition de
Mahomet et ce que tu verras dépassera toute imagination. »
Il ne se disait pas le maître spirituel, nuis le frère de celui qui
lui avait demandé, de le recevoir comme disciple « Votre cheikh,
leur disait-il, est le Cheikh El Ghazi »
Le mot de « doctrine » serai: improprement employé pour
désigner l’enseignement du cheikh M’hammed. En fait, pour
lui, la véritable voie qui conduit au salut, est l’attachement strict
et indéfectible à la Sounna. Des Tolba de Tlemcen lui écrivirent
pour lui demander de les admettre au nombre de ses disciples,
de leur donner quelques conseils de direction, de leur indiquer un
moyen de se détacher des préoccupations matérielles de l’existence
et enfin de leur communiquer ce qu’il pouvait connaître en
fait de traditions prophétiques concernant le port du chapelet et
du froc :
« Quand au chapelet, à l’hospitalité et au froc, leur réponditil,
nous n’avons pas de traditions prophétiques s’y rapportant.
Toute notre voie spirituelle se résume dans le dikr qui est à peu
près celui que donne le Cheikh Es Senousi à la fin du commentaire
de l’Aqidet Es Soghra >•.
Vaquer à l’oraison et se conformer scrupuleusement à la Sounna
dans tous les actes de sa vie, tels sont les deux jalons indicateurs
de la « Voie » des Nâciria. T o u t e innovation est donc condamnée
avec sévérité. L’usage des instruments de musique, tambourins,
tambours de basque, étaitinterdit à Tamegrout. Ceux qui faisaient
profession d’en jouer, se voyaient refuser l’entrée de la zaouia.
1. Dans une note écrite de sa propre main, le Cheikh M’hammed donne
ainsi sa « chaîne dans le soufisme ». « Abdallah ben Hosein Erraqi-Aboul.
‘Abbés Ahmed ben Ali Eddra’i. Aboulqasem Elghazi Eddrai Essidjilruâsi
Aboul ‘Abbâs Ahmed Ben Yousef El Miliani Errachidi. Aboul ‘ A b b i s Ahmed
Zerrouq El Fasi. Abou I’Abbas Ahmed Ben ‘Oqba El Hadrami. Sidi Aboul
Hasan Elqarâfi. Aboul Abbes Tadj Ed Din Ahmed Ben ‘Ata Allah El
Ibkandrani. Abou l’Abbes Ahmed Eltïiarsi Abou l’Hasan Ali Ech Chadili.
Abou Mohamed Adiesselam ben Mchich Abderrahman Ezzaliât El Madani.
Taqi Eddin El Faqir. Fakhr Eddin. Noureddin. Tadjeddin Chems Eddiu. Zin
eddin Elqazouini. Ibrahim Elbjsri. Ahmed El Mcrouani. Saïd-Faih Essooud.
Sa’d Elghezouani E! Hasan ben Abi Talib. Mahomet. Cette chaîne est
appelée la chaîne des Pôles. C’est celle qu’avait adoptée le chtikh lui même.
Il en est une autre dite « chaîne des Oulema » qui dffère de la première par
l’omission de certains noms et l’adjonction de quelques autres.
La bastonnade et une correction à coups de sandales étaient le
châtiment infligé à quiconque usait de ce divertissement. La
danse était également prohibée. On est loin, ici, comme on le
voit, des pratiques de ces autres Chadoulia, disciples d’El A r b i Ed
Darqaoui. Se rendant au Hedjaz, le cheikh M’hammed eut pour
compagnon de voyage à son départ de Tripoli, un certain nombre
de gens appartenant à la zaouia de Sidi Abdesselam El Asmar
qai^e trouve dans cette région. Ces fakirs voulurent faire route
en sa compagnie. De son vivant, Sidi Abdesselam faisait jouer du
deff (petit tambour de basque carré) et ses enfants et ses disciples
avaient conservé cette pratique. Le cheikh M’hammed- s’opposa
résolument à ce qu’ils en jouassent pendant le voyage, les menaçant
de se séparer d’eux s’ils persistaient à s’en servir. L’alchimie
et le grand oeuvre étaient ainsi jugés par lui : « Tout cela
est haram! haram! haramf «Fumer ou priser dans l’intérieur de
la zaouia était un délit réprimé par une correction à coups de
sandales. <» Ceux qui fument ou prisent n'ont rien de commun avec nous », disait le Cheikh, et il ordonna à un de ses disciples de brûler tout le tabac qui se trouvait dans les armoires et d'arracher et de jeter tout ce qui en avait été planté sur une étendue de deuxfaddans. « Mais, lui objecta quelqu'un, les Saints fument cette herbe et indiquent les endroits ou l'on peut trouver de l'eau sous terre. « Dieu garde les Saints de fumer! répondit-il, quant à trouver l'eau sous terre, c'est un art comme tous les autres et qui est pratiqué même par les mécréants. » Un marchand s'étant aventuré à apporter du tabac à la zaouia vit toute sa marchandise brûlée après avoir été désintéressé de son prix. Le souci de ne pas s'écarter d'un empan de la stricte observation de la Sounna hanta le Cheikh M'hammed jusqu'à son heure dernière. « Tu sais, disait-il peu de temps avant sa mort à son fils Ahmed, avec quelle exactitude j'ai tenu depuis ma première jeunesse jusqu'à maintenant, à me conformer scrupuleusement à la Sounna. Les gens de ce pays la transgressent en fermant les tombes avec des planches alors que la Sounna exige qu'elles soient closes avec des briques. Et moi qui, depuis mon premier jusqu'à mon dernier jour, me serai efforcé de la suivre, je crains de terminer mon existence par une innovation. » Et il ordonna à son fils- de clore sa tombe avec, neuf briques, nombre exact de celles qui ferment le tombeau du Prophète. On peut juger par ces quelques exemples que l'auteur du T a l ' a t — 269 — oui Mochtari est parfaitement fondé à dire (p. 16) que o la voie des Naciria n'est en réalité que la voie même-du Prophète de Dieu, sa tradition et la Loi qu'il a apportée de la part de son Maître, qu'il a convié les créatures à adopter, pour laquelle il a combattu. Le cheikh M'hammed ben Nacer lui a simplement donné une vie nouvelle et en a été l'auxiliaire qui lutte pour son triomphe ». La vie du cheikh M'hammed s'écoulait dans la zaouia partagée entre l'enseignement et la prière. Elle fut coupée par quelques visites aux tombeaux de Saints et par deux pèlerinages au cours desquels il échangea avec dés savants de Tripoli, du Caire, de la Mecque et de Médine de nombreuses Idjâzas. 11 donnait en même temps l'ouerd des Chadoulia Ghazia, en sorte que, tout en accomplissant une obligation religieuse, il faisait oeuvre de propagande. Son attitude politique semble avoir été réglée par le désir d'être le maître à Tamegrout mais d'éviter toute apparence de visées vers de plus hauts avantages temporels. Il se refusa toujours à mentionner dans la khotba du vendredi le nom du Sultan Moulay ach Cheiif, disant que la pratique d'appeler la bénédiction divine sur qui que ce fût dans le prône du vendredi était une innovation à la Sounna. Moulay Chérif lui envoya une lettre de menaces. Sidi M'hammed se contenta de retourner la lettre même au pied de laquelle il avait écrit : « A ta guise! tu ne feras que meure fin à cette vie mortelle ». Réflexion faite, le Sultan jugea préférable de ne rien entreprendre contre un adversaire si bien décidé à subir la persécution. Par contre, Sidi M'hammed dut se priver de faire au Maroc la guerre sainte contre l'Infidèle, sacrifice pénible pour un croyant qui aurait voulu mettre ses pas dans les pas du Prophète. Mais son éloignement dans les sables du Dràa ne favorisait pas sa prise de contact avec l'ennemi et d'autre p a r t l , il semble avoir tenu à éviter que les Princes de son temps ne crussent que, sous couleur de faire la guerre sainte, il ne cherchât à arriver au trône comme d'autres l'avaient fait avant lui. citations, à l'occasion de l'évacuation de Tanger par les Anglais. Le mardi 16 de Safar 1085, (mai 1674) Ie Cheikh M'hammed ben Mohammed Ibn Nâcer terminait sa carrière terrestre. La légende rapporte que des prodiges accompagnèrent sa mort. On entendit pleurer les Djinns, les cieux ouvrirent leurs cataractes. La veille du jour où il s'endormit dans la miséricorde divine, une lueur qui ne rassemblait ni à la lumière du soleil ni à celle de la lune illumina la teire. IL fut enterré près de la porte de sa zaouia qui donne sur le col de Sidjilmâsa'. La terre de son tombeau a la vertu de guérir les hommes et les animaux; il suffit d'en frotter la partie malade. On y vient du Levant, du Maghrib central, du Sous, chercher la guérison en se roulant sur le sol sous lequel il repose. Sidi M'hammed, comme le patriarche Jacob, laissait 12 enfants mâles. Il sera parlé plus loin d'une partie d'entre eux. Il laissait également 7 filles. Par une manifestation expresse de ses volontés dernières, son fils Ahmed, né de son mariage avec Hafsa Elansaria, veuve de Sidi Ahmed ben Ibrahim, lui succédait comme Cheikh de la zaouia de Tamegrout et supérieur de l'ordre des Naciria. Le Cheikh a laissé quelques ouvrages. i» des lettres de direction Rasaîl qui ont été réunies sous le titre : Ithâf al Mo asir-bi Rasaîl ich Cheikh Ibn Nâcir. 20 Ghanimat al'Abd al Monib fi-t-Taoussoul bi s Salât 'ala-n Nabî el Habib. 30 Le Kitâb al Manâsik. 40 Un autre opuscule Fi Ahkâm Ghasli-al-Maouta (sur les règles à observer dans le lavage des morts). 5° Un recueil des Dikr et de ses Ouerds réunis sous le titre de Kitâb al Adkâr oua l'Aourâd fi al iaoumi oua-l-Lailât. 6° Des Adjouibat réponses à des consultations sur différentes questions de doctrine, de droit et de pratique religieuse.