.Le  disciple de prédilection et le successeur spirituel d’ Abdes-Sellem-ben-Machich fut, en effet, le chérif Tadj-ed-Din-Abou-el-Hassen-Ali-ech- Chadeli-ben-Atha-Alla le-ben-Abd-el-Djebbar, né en l’an 593 de l’Hégire (1196-1197 de J.-C.), dans un village dit Ghemara, près de Ceuta.

Chadeli avait été, fort jeune, initié aux doctrines du Soufisme et, quand il suivit les leçons de Abd-es-Sellem ben- Mechich, il avait déjà reçu l’investiture du manteau des mains de Abou-Abdallah-Mohammed (fils de Cheikh-Abou-Hassen-Ali-ben-Harzehoum), disciple de Abou-Mohammed-Salah-ben-Bensar-ben-Okban-ed-Dekali-el-Aleki, disciple d’Abou-Median.

Si Abd-es-Sellem-ben-Mechich avait, du reste, bien vite reconnu chez son élève les qualités nécessaires à l’apôtre, et il lui aurait dit : « Tu te rendras en Ifrikia; et tu demanderas la localité appelée Chadeli ; Dieu désire que tu t’appelles Chadeli; tu iras ensuite à Tunis, où tu auras à souffrir de la part du pouvoir.

De là tu te dirigeras sur l’Orient, où tu hériteras de la polarité.

En 625 (1227-1228), à la mort de son cheikh, Si Chadeli, âgé seulement de vingt-deux ans, quitta donc le Maghreb, à la recherche de la localité qui lui avait été indiquée comme étant située aux environs de Tunis.

Il s’installa sur le Djebel-Zlass, dans une caverne dont il fit un hermitage (kheloua), qui devint bientôt célèbre. Autour de lui affluèrent les gens de la ville et de la campagne. Bientôt sa popularité fut telle, qu’il porta ombrage aux détenteurs du pouvoir. Il avait surtout pour ennemi le cadhi de la ville, un certain Ben-el-Berra, qui par jalousie, mit tout en oeuvre pour nuire au pieux solitaire. Les choses en vinrent à un tel point que Si Chadeli fut forcé de s’éloigner et partit pour l’Égypte.

Ayant appris que la haine de son ennemi l’avait précédé, et qu’il était signalé à tous les ulémas du Caire comme un athée et un possédé, il ne voulut pas entrer en lutte pour s’imposer en cette ville, et demeura d’abord, non loin d’Alexandrie, dans une grotte au bord de la mer.

Il y vécut longtemps dans la retraite, l’isolement et la pauvreté. Il raconta, plus tard, qu’étant resté une fois trois jours sans prendre aucune nourriture, il vit un vaisseau grec jeter l’ancre à portée de son ermitage et descendre à terre quelques-uns de ses matelots. Ceux-ci, en l’apercevant, se dirent : « C’est un ermite musulman, » et touchés sans doute de la dignité de son attitude, déposèrent devant lui des vivres abondants : « Je fus, dit Chadeli, étonné de leur conduite et ne pus m’empêcher de remarquer que le secours m’arrivait par la main des infidèles, et non par la main des Musulmans; j’entendis alors une voix qui me dit: ce n’est pas quand on est secouru par des amis qu’on est réellement homme, mais bien quand on l’est par des ennemis. »

Dans cette même retraite, l’ange Gabriel lui apparut et lui demanda quelle punition il voulait voir infliger au calomniateur Ben-Berra ; Chadeli demanda qu’il perdit la mémoire et, qu’après sa mort, sa tombe devint un lieu d’immondices.

Sa prière fut exaucée : le cadhi mourut peu de temps après, et ses descendants ont beau nettoyer sa tombe, elle est toujours, le matin, couverte d’ordures et de fumier ; le miracle dure encore de nos jours. Nous ne savons au juste à la suite de quelles circonstances Chadeli quitta la kheloua d’Alexandrie, pour venir habiter le Caire et se mêler aux savants prévenus contre lui. Une légende nous dit que le souverain de l’Égypte, qui avait partagé l’animosité des ulémas contre lui, fut, une nuit, roué de coups par une légion d’anges et de génies monstrueux ; et qu’à la suite de ce songe, il revint à de meilleurs sentiments vis-à-vis de l’exilé du Maghreb.

Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, des causes de son arrivée au Caire, il est certain que ce fut dans cette ville que le Saint (qui déjà était parvenu à des degrés élevés dans la vie contemplative et avait été l’auteur de miracles illustres) se révéla comme docteur et s’imposa comme un des plus grands savants de l’Islam.

Il eut très vite un nombre considérable de disciples.

Parmi eux, se trouva bientôt Azzeddin-ben-Abd-es-Sellem, cheikh el-Islam et président des ulémas du Caire, qui, après avoir été un de ses premiers adversaires, devint un de ses plus fervents admirateurs. Abou-Hassen avait, en effet, vu en songe le Prophète, qui lui avait inspiré des réponses tellement nettes et telllement brillantes, qu’elles avaient confondu tout le cénacle des savants. « Sid Chadeli ayant alors ajouté que le Prophète l’avait chargé de ses bénédictions pour Sid Azzeddin,

le cheikh El-Islam, en proie à un transport religieux, se mit à sauter et à danser, entraînant avec lui tous les ulémas….

 

Telle était, du reste, sa vaste érudition que, quelle que fût la science sur laquelle on l’interrogeait, il en parlait avec tant de naturel, et en sondait avec tant de grâce toutes les profondeurs, que chacun en l’entendant se disait : certes il ne possède pas que cette seule branche de connaissances.

A ceux qui lui demandaient où il avait appris tout ce qu’il savait, il répondait : « Quand je suis interrogé sur une question scientifique et que je ne sais quelle réponse faire, je vois aussitôt cette réponse tracée, par une main invisible, sur les murs ou sur les tapis. »

A ceux qui lui demandaient quel était son cheikh, il répondait : « Tout d’abord, j’ai considéré comme tel Abd-es-Sellem-ben-Machich, aujourd’hui je me désaltère à cinq mers terrestres : Mohammed, Abou-Beker, Omar, Otsman et Ali, puis à cinq mers célestes : Gabriel, Michel, Asrafi l, Azraïl et l’Esprit de Dieu (Jésus). »

La sainteté de Sid Chadeli est l’objet de très nombreux récits hagiographiques qui, tous, montrent combien est grande la vénération des Musulmans à son égard.

Ainsi, ses disciples racontent, comme preuve de cette sainteté surnaturelle, qu’un jour, l’air ayant été obscurci par des nuées d’hirondelles voltigeant autour de Si Chadeli, le Saint aurait répondu à ceux qui l’interrogeaient sur la cause de la persistance de ces oiseaux à s’approcher de lui : « Ce sont des âmes du Purgatoire (Berzekh) qui viennent participer aux bénédictions célestes dont Dieu m’a comblé. »

Une autre fois, dans le désert d’Aïzab, Sid Chadeli rencontra El-Khadir qui lui dit : « Abou-Hassen, Dieu t’a favorisé de sagesse; Il est avec toi dans le repos et dans le mouvement.»

« Si Chadeli était de grande taille, mais son corps était maigre et frêle ; Il avait le teint olivâtre et la barbe peu fournie le long des joues. Ses doigts étaient effilés et longs comme ceux des gens du Hidjaz. Sa parole était douce, son élocution facile, et il montra toujours une grande bienveillance dans son enseignement. Il ne cherchait nullement à imposer au néophyte des fatigues ou des difficultés. Il voulait, au contraire, les lui éviter et n’en parlait pas : « On ne vient pas à nous, disait-il, pour rechercher les fatigues, mais bien le repos. » Pourvu que l’on cherchât à se réunir à Dieu, qu’on aimât la retraite et la prière, il laissait chacun parfaitement libre d’adopter telle ou telle voie. Il ne voulait même pas obliger le néophyte à ne pas voir d’autre cheikh que lui. »

Tous les ans, pendant son séjour au Caire, Si Chadeli fit le voyage de La Mecque ; il partait par la Haute-Égypte et passait dans la ville sainte le mois de Redjeb et les suivants, jusqu’à l’accomplissement des cérémonies du pèlerinage.

Puis il visitait le tombeau du Prophète et revenait dans son pays en faisant le grand tour par la route de terre, traversant le Hidjaz et le désert.

Une certaine année, ce fut la dernière fois qu’il se mit en route, il dit à son disciple et serviteur Omar : « Prends une pioche, un panier, des aromates et tout ce qu’il faut pour ensevelir un mort. »

— Pourquoi cela, ô mon maître ? lui demanda le serviteur.

— Tu le sauras à Homaithira, lui répondit Chadeli ; et il ajouta : Je ferai cette année le pèlerinage de la délégation(1).

En effet, arrivé à ce lieu, le cheikh fit ses ablutions et récita une prière de deux reka. A peine avait-il terminé sa dernière prosternation, que Dieu le rappela à lui. Il fut enseveli à cet endroit. Ibn-Batouta, qui raconte ce fait(2), dit qu’il a visité son tombeau, couvert d’une pierre sépulcrale sur laquelle sont gravés : le nom de Sid Chadeli et la généalogie du Saint, qui remonte à Sid Hassen-ben-Ali-ben-Abou-Thaleb. Homaithira est dans les montagnes de la Haute-Égypte, à l’est de Daraou, à trois journées de marche de ce village vers la mer Rouge. Là, dans une plaine, se trouvent des puits d’eau douce, dits aujourd’hui Biar-Chadelya. La tombe du Saint, sur laquelle un souverain mamelouk a fait élever une coupolegracieuse, est tenue en grande vénération par les Égyptiens et il s’y fait encore, de nos jours, de nombreux pèlerinages.

Dans l’Yemen, à Moka, et sur les bords de la mer Rouge, on raconte un peu différemment la mort de Si Chadeli et la légende arabe rattache, à cet événement, la découverte du café; voici cette légende, traduite par M. Sylvestre de Sacy(3), d’un livre turc, le Djihan-Numa, de Hadji-Khalfa :

« L’an de l’Hégire 656 (1258 de J.-C.), le cheikh Abou-Husen-Chadeli, allant, par Souakim, en pèlerinage à La Mecque, dit à son disciple, le cheikh Omar, lorsqu’il fut arrivé entre la montagne s d’Ebrek, qui est à six jours de la montagne des Émeraudes, et celle d’Adjin, qui est aussi à six

journées de la montagne d’Ebrek :

Je mourrai en cet endroit-ci. Quand j’aurai rendu l’âme, vous aurezsoin de faire tout ce que vous dira une personne que vous verrez venir, et qui aura le visage voilé. »

« Peu après la mort du cheikh Chadeli, la personne qu’il avait annoncée apparut effectivement, avec le visage couvert, et creusa tant soit peu au même lieu. A l’instant l’eau parut par la permission de Dieu : le cheikh Omar se servit de cette eau pour laver le corps du cheikh Chadeli, puis il l’enterra. Quand cette personne voulut se retirer et s’en aller, le cheikh Omar l’arrêtant par le bas de sa robe, la pria de lui dire qui elle était .

Cette personne ayant alors levé le voile qui lui couvrait le visage, le cheikh  Omar vit, avec grande surprise, que c’était le cheikh Chadeli lui-même, qui lui remit une boule, et lui enjoignit de ne s’arrêter qu’à l’endroit où cette boule demeurerait sans mouvement.

Le cheikh Omar se rendit à Souakim, mais ayant remarqué que laboule remuait, Il ne s’y arrêta pas. Il s’embarqua sur un bâtiment pour Moka ; y étant arrivé, il vit que la boule ne faisait plus de mouvement. Il s’y arrêta donc, et se logea dans une cabane qu’il fit avec des joncs. Il creusa en

cet endroit un puits, d’où sortit une eau douce et agréable. Il n’y avait point précédemment d’eau potable à Moka; il fallait y en apporter de très loin.

Quelque temps après, les habitants de Moka furent affligés d’unemaladie dont ils guérissaient par l’intercession et les prières du cheikh ; le peuple lui portait des malades sur lesquels il faisait des prières. La fille du roi du pays, qui était d’une rare beauté, ayant aussi été attaquée de la même maladie, le roi la fit transporter chez le cheikh. Le cheikh pria sur elle pendant quelques jours, et elle fut guérie par son intercession. Mais cet événement donna lieu à des propos de la part du peuple. On dit qu’il n’était pas convenable qu’une si belle princesse soit restée si longtemps chez le cheikh, et qu’il n’y avait pas apparence qu’il ne se fût pas passé quelque chose contre son honneur. Le roi, apprenant ces discours, eut honte de la démarche qu’il avait faite ; il chassa le cheikh de Moka, et l’exila à lamontagne d’Oursab, où il fut conduit avec quelques-uns de ses disciples.

Là, ils ne trouvèrent rien à manger que du café ; Ils en prenaient, en faisaient bouillir dans une marmite, et en buvaient la décoction. Vers ce temps-là, les habitants de Moka furent attaqués de la gale. Quelques amis du cheikh étaient allés le voir à la montagne d’Oursab, y burent de cette décoction, et furent guéris sur-le-champ de cette incommodité. Quand ils furent de retour à la a ville, les habitants leur demandèrent comment ils avaient été guéris; ils dirent que c’était par la vertu d’une eau qu’ils avaient bue chez le cheikh Omar. Cette nouvelle se répandit dans la ville, et vint jusqu’aux oreilles du roi, qui fi t prier le cheikh de revenir à Moka, le combla de caresses, et lui fit bâtir un hospice. Cet hospice est aujourd’hui l’objet de la dévotion du peuple, ainsi que cette boule dont nous avons parlé, qui y est conservée.

Quelques années après, le cheikh Omar se maria ; il eut un fils auquel il recommanda, quand il eut un âge mûr, d’aller à Souakim, au même endroit où il était demeuré quelques jours et de s’y établir. Il y bâtit un hospice qui est aujourd’hui en grande vénération, et les cheikhs qui l’habitent sont les descendants de ce fils du cheikh Omar. »

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(1) Allusion à ce qu’a dit le Prophète : « Quiconque mourra dans la route du pèlerinage, Dieu déléguera un ange pour accomplir ce devoir à sa place et lui fera avoir la récompense. »
(2) Ibn-Batouta, tome I, page 39, traduction de Defrémery et Sanguinetti.
(3) Voir Sylvestre de Sacy, Chrestomathie, tome II, page 233. Extraitde Sidi Abd-el-Qader-ben-Mohammed-Ansari-Djeziri-Hambali, et surtout note 60, page 277 du même volume. — Dans une autre note M. de Sacy rappelle que Fauste Neiron attribuait l’invention de l’usage du café à deux
moines français « Chadli et Aider, également honorés chez les Turcs qui leur adressent des prières quotidiennes. » Aidar, est évidemment Haidar, l’inventeur du hatchich. Niebuhr, dans son Voyage en Arabie au XVIIIe siècle, fait allusion à cette légende, il attribue même la fondation de Moka à Si Chadeli, qui a donné son nom à une des portes de la ville.

Quoi qu’il en soit d’ailleurs des détails relatifs à cette mort, et de la véracité de la légende, le fait qui s’en dégage est que le cheikh Abou-Hassen-Ali-ech-Chadeli mourut dans le mois de Dou-el-Qada 656 de l’Hégire, soit octobre-novembre 1258 de J.-C.

Ce savant ne laissait aucun ouvrage écrit de sa main; bien souvent, cependant, il avait été sollicité par ses disciples de résumer, en un catéchisme ou ouvrage spécial, les preuves de l’existence de Dieu et les instructions propres à conduire les hommes dans la voie droite. A ces sollicitations, il répondait toujours : « Mes livres, ce sont mes compagnons et mes disciples. »

L’un d’eux, et le plus autorisé d’entre eux, Abou-Abbasel- Morci, complétant et précisant la pensée de son maître, disait plus tard à ce propos : « Je n’écris pas de livre, parce que les sciences qui s’occupent de la preuve (de Dieu) ne sont pas à la portée de l’intelligence de la foule: tout ce que renferment les ouvrages écrits pour le peuple, n’est guère que la poussière des rivages de la mer. »

Mais s’il n’existe aucun livre didactique dû à la plume de Si Chadeli, ses disciples et ses continuateurs ont écrit plusieurs exposés complets des doctrines et des prescriptions du maître, exposés qui ont tous, pour point de départ et pour appui, les paroles mêmes prononcées par Si Chadeli et pieusement recueillies par ses contemporains.

Il n’est donc pas sans intérêt de citer ici quelques-unes de ces paroles(1), avant d’aborder les extraits mêmes des livres de doctrine ou de rituel spéciaux aux Chadelya :

« Tu ne sentiras pas le parfum de la sainteté, disait Chadeli, tant quetu ne seras pas détaché du monde et des hommes. Celui qui désire la gloire dans ce monde et dans l’autre doit entrer dans ma voie. Il rejettera alors de son coeur tout ce qui n’est pas Dieu, ne recherchera que Dieu, n’aimera que Dieu, ne craindra que Dieu et n’agira qu’en vue de Dieu.

Écoute qui t’appelle à la quiétude et non qui t’appelle à la lutte.

Dieu m’a donné un registre dans lequel mes compagnons et les disciples de mes compagnons sont inscrits, comme étant à l’abri du feu de l’enfer, jusqu’au jour de la résurrection.

Obéis à ton cheikh avant d’obéir au souverain Temporel.

Le plus malheureux des hommes est celui qui est opposé à sonmaître, s’occupe de ses intérêts mondain, oublie le commencement et la fin, et ne fait pas d’oeuvres en vue de la vie future. Si tu te trouves dans la société des savants, ne leur parle que de sciences traditionnelles et de faits parfaitement authentiques et relatifs à la foi, et en cela tu les instruiras ou tu t’instruiras toi-même. Si tu te trouves avec des dévots, des ascètes, assieds-toi devant eux sur le tapis de la contemplation et de l’adoration ; parle-leur de façon à édulcorer ce qu’ils trouvent d’amer dans la vie; fais-les goûter aux connaissances dont ils ignorent la saveur.

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(1) Ces paroles de Chadeli sont extraites du Lataïf-el-Mounan-oua-el-

Akhlak, d’Abd-el- Ouhab-el-Charani (V. plus loin) ; elles nous ont été communiquées par Cheikh-Missoum, khalifa de l’ordre en Algérie. La traduction est de M. Arnaud, interprète militaire.